disconnect
Attention, flashback qui concerne uniquement les pré-millenials : vous souvenez-vous du temps ou éteindre son ordi en partant du bureau, le soir et la veille du week-end, était synonyme de rupture quasi-complète avec le travail ? Si oui, êtes-vous nostalgique de cette époque de la déconnexion quotidienne systématique ? Alors faites entrer les majorettes : le temps est venu de reprendre une vie normale, car la Loi est désormais de votre côté (tâdââââ !). Explications…

Applicable à compter du 1er janvier 2017, l’article 25 de la nouvelle loi Travail impose en effet désormais à toute entreprise de plus de 50 salariés un “droit à la déconnexion“ des employés, dans le but de préserver leur vie personnelle et familiale. Les modalités d’exercice de cette nouvelle disposition seront négociées en fonction de l’avis des représentants du personnel et du comité d’entreprise. Sont également prévues aux programme des “actions de formation et de sensibilisation à un usage raisonnable des outils numériques“. Vous respirez mieux, maintenant ?

À l’heure ou la petite lumière rouge de votre Blackberry ou la notification sonore qui annonce l’arrivée d’un mail parasitent inopinément :

A/ vos moments complices avec vos enfants et vos amis

B/ votre dîner

C/ votre soirée ciné-télé-autre

D/ votre nuit de sommeil,

comment ne pas fantasmer de se réapproprier tous ces moments personnels ? Qui ne s’est jamais senti “contraint“ de répondre au mail de 22h17 du boss ? Au SMS dominical du collègue stressé ? Au Skype tardif d’un membre de la compagnie exilé au Pérou ?… D’autant plus difficile de lutter que la pression de la performance augmente chaque jour au travail et que la productivité est devenu l’item numéro 1 de votre bilan de compétence annuel. D’autant plus difficile aussi de faire le tri entre messages pro et autres call to action perso que vous utilisez un seul et même outil pour tweeter sur The Voice, texter votre maman chérie ou répondre à son stagiaire…  Ah, l’omniprésent smartphone, tellement smart qu’il a réussi à s’imposer dans votre existence comme un collègue virtuel autant que comme un compagnon intime. Une étude récente de l’APEC* vient enfoncer le clou en indiquant que 89% des cadres jugent que les outils connectés contribuent à les faire travailler en dehors de leur entreprise (notez qu’on ne parle même pas de temps de travail !). Pis, 63% déclarent leur vie privée perturbée par cette intrusion. Car oui, répondre au patron depuis le canapé, le lit conjugal, voire les toilettes est donc devenu une pratique courante. Et non, ces habitudes ne sont pas propices à votre équilibre personnel.

Alors, providentiel, cet article 25 ? Certainement ! Car aujourd’hui, l’hyperjoignabilité n’est même plus exigée par les employeurs, elle va carrément de soi. Elle est un facteur de distinction (“bravo pour votre réactivité !“), parfois d’excellence. Honte à celui des destinataires qui n’est pas intervenu à temps et se sent contraint de se justifier (“Désolé, je n’avais plus de réseau“ est devenu une antiphrase pour “Mince, j’aurais dû répondre mais j’étais au manège avec les gosses“) ! Alors oui, quoique cet article de la loi El Khomri relève de la “soft-law“ et qu’il soit peu probable, à court terme, que tombent des sanctions pour non-respect des conditions de préservation des congés et temps de repos, il est grand temps de chouchouter les rares instants où la vie perso ne risque pas d’être ombragée par une communication venue de l’entreprise (nos amis et confrères du monde des médias, par définition surconnectés et disponibles à merci le savent bien).

Mais avant de se réjouir, réfléchissons bien à l’origine du fléau. Il ne faut pas oublier de bénir les outils de technologie moderne, furent-ils les suppôts de nos employeurs/clients, pour la souplesse qu’ils offrent à notre quotidien. Car à l’inverse de l’emprisonnement virtuel décrit plus haut, ils nous permettent aussi de faire durer une pause déjeuner, de sortir prendre l’air à mi-journée (et plus si affinités avec les boutiques du quartier) ou de travailler à la maison le vendredi après-midi tout en exerçant son activité comme si de rien n’était. Sous cet angle, on peut se demander quelle est notre part de responsabilité dans l’invasion des mails et autres SMS dans notre sphère privée. Cerveaux multitâches, zappeurs invétérés, adeptes du remplissage des temps de latence, …, chacun de nous s’est un jour retrouvé dans la course à qui répondra le premier au mail du rédac chef, piqué au vif par l’envie de se débarrasser d’une tâche, de mettre son grain de sel dans une conversation, de marquer de sa présence un fil de discussion, de se justifier ou tout simplement d’être bien vu (n’est pas le dalaï-lama qui veut) ? Un autre chiffre issu de l’étude de l’APEC précédemment citée est, sur ce point, très parlant : sur tous les cadres qui se disent victimes de l’empiètement de l’espace travail sur leur temps personnel, seuls 23% parviennent à s’octroyer une déconnexion systématique. De quoi se demander si l’hyperconnexion est immanquablement imposée par la hiérarchie ou si nous ne sommes pas nous aussi coauteurs de cette aliénation…

Sur ce, je vous invite à couper immédiatement votre portable jusqu’à demain matin. Chiche ?

* Agence pour l’Emploi des Cadres

 

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